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  Synergie des Observatoires des Usages Régionaux de l'Internet et des Réseaux | 18 octobre 2017
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L'Internet... c'est pas pour moi !

(Nathalie Hardat - AWT , 18 décembre 2004)

L'un des débats des 2èmes rencontres des territoires numériques qui se sont tenues à Agen, les 8 et 9 décembre 2004 posait la question de la fracture numérique en ces termes : "L'Internet... C'est pas pour moi !" avec deux sous-questions :

  • Pourquoi 60% des français sont-ils réticents aux TIC ?
  • Faut-il à tout prix que tout le monde soit connecté  ?

Ce débat traitant d'une problématique au coeur des préoccupations du réseau SOURIR, il était intéressant d'en faire ici l'écho.

e débat a été animé par Danièle Caillau, Directrice associée à l'Agence Interkom Grand Ouest et a réuni trois intervenants :

  • Charlotte Ullmann, Doctorante au Centre de Recherche Réseaux Industrie Aménagement de l'Université de Paris 1
  • Alain d'Iribarne, Directeur de Recherche au CNRS à l'Université d'Aix-en-Provence
  • André Delacharlerie , Expert en Systèmes d'Information de l'Agence Wallonne des Télécommunications

Pour Charlotte Ullmann, "L'Internet, c'est pas pour moi, car je n'y ai pas accès". Il y a en effet une problématique d'accessibilité et un jeu d'acteurs dans un système de rentabilité économique où les zones les plus rentables sont les mieux desservies par les opérateurs télécoms.

Les différentes dimensions de cette problématique sont :

  • L'offre d'accès et de services, ainsi que la stratégie de développement des TIC qui est très variable selon les endroits  : elle peut être concurrentielle, monopoliste voire inexistante. En France, l'architecture des réseaux suit les routes ou autoroutes, c'est-à-dire principalement les trajectoires des grandes dorsales. Les inégalités au niveau du réseau Internet se superposent aux inégalités existantes en l'occurence. De plus, il existe un contraste profond entre un "Internet des villes" qui propose une variété de services et de débits et un "Internet des champs" où le haut débit est quasi inexistant.
  • La logique du service public est de couvrir les zones exclues (rurales, etc.), d'où la création d'une typologie et d'une politique publique d'ensemble. Cependant, il existe des différences selon les territoires au niveau des infrastructures, des services proposés et des usages, de même qu'au niveau de la capacité à les adopter. En effet, Internet n'est pas reconnu comme un service universel, il n'y a dès lors pas d'obligation à placer du haut débit dans tous les lieux.
  • Seuls les utilisateurs réguliers ont le choix des usages. Ceux-ci utilisent Internet selon leurs besoins, selon qu'ils soient "pro", initiés ou seulement captifs. Mais la qualité des services est différente selon les territoires. Il y a alors fracture d'offre entre les départements et entre les services.
  • Il faut également souligner le fait qu'Internet part des villes et se diffuse progressivement dans l'espace et, de ce fait, il existe un déplacement progressif de la fracture territoriale vers une fracture de fonction. Par exemple, les régions rurales qui font beaucoup de tourisme seront favorisées par rapport à d'autres régions. Il faudrait pouvoir choisir les services en fonction des différents besoins et là se pose le problème des stratégies politiques en fonction du territoire. Par exemple, en Midi-Pyrénées, on a tout axé sur l'e-administration  ; en Picardie, l'accent est mis sur la formation et l'éducation. La politique doit en effet coller aux besoins territoriaux.
  • Il faut enfin une prise en compte des enjeux par la construction de projets, par l'expérimentation et la création de valeurs et ceci renvoie au rôle que doit assumer l'Etat.

Quant à lui, Alain d'Iribarne affirme que les deux questions posées ne sont pas les bonnes. En effet, d'autres questions peuvent et doivent être posées  :

En ce qui concerne la réticence aux TIC :

  • Qu'entend-on par TIC ? Les TIC, ce ne n'est pas seulement le réseau à haut débit. Les téléphones mobiles qui permettent d'accéder à Internet rapidement existent aussi grâce aux technologies comme l'UMTS.
  • Est-ce un problème de diffusion ou d'appropriation ? Si les gens ont les technologies, les utilisent-ils vraiment ? Il y a en effet un problème de réticence volontaire aux TIC, il faut donc savoir à quoi on se réfère quand on parle du comportement de réticence.
  • La réticence est-elle "génétique" ou culturelle ? Le français veut savoir ce qu'on offre, à quel prix et pour quelle utilisation. Son approche idéologique des TIC est dès lors plus faible que la moyenne.
  • Sur quelles couches de population étudier la pénétration des TIC ? Les catégorisations sont nombreuses, on peut catégoriser selon l'âge, le sexe, le niveau d'éducation, le niveau d'utilisation des TIC, les revenus, les réseaux sociaux ou le temps que l'on peut consacrer aux TIC. Les variables sont multiples et la diversité des situations est grande. En fait, il existe 25 composantes et des continuum, les typologies sont dès lors complexes. La fabrication du type d'usager est variée et donc difficile. En tout cas, la question ne peut pas être traitée de manière statique.
  • Les usagers veulent en général des offres peu onéreuses, faciles d'usage en fonction des compétences, fiables et robustes, attractives en fonction des centre d'intérêt et du temps d'apprentissage pour les utiliser. Le concept de "vieux inaptes" ne tient pas debout dans l'optique où des études montrent une corrélation, une acculturation des grands-parents grâce aux petits-enfants.

En ce qui concerne la connexion "universelle" :

  • Pourrait-on être connecté ou devrait-on être connecté ? S'il s'agit de savoir si la connexion est souhaitable, la réponse est "oui" mais chacun en garde le choix. S'il est vrai que des services ne seraient plus accessibles que dématérialisés, alors tout le monde devrait être connecté. De plus, la rupture du lien social a effectivement lieu si l'usage des technologies est essentiel. C'est une question de politique en matière d'offre.

    Par contre, le droit de ne pas être connecté relève d'une position de domination dans la société. A l'heure actuelle, pour certaines classes sociales il ne faut en effet plus envisager le droit d'être connecté mais le droit de ne pas l'être et d'échapper ainsi au contraintes de la connexion permanente !

Confrontant la situation française avec celle de la Wallonie, André Delacharlerie confirme que 45 % des wallons ne sont pas encore connectés et que taux monte même à 55 % si l'on considère qu'un usage véritable est nécessairement régulier.

  • Lorsqu'on analyse les raisons de cette "non connexion", on constate que la plupart des personnes non connectées ne trouvent pas d'utilité ou d'intérêt à le faire. La question à se poser est alors : "Quels sont les moyens à se donner pour que ces personnes y trouvent une utilité ?" Il existe des critères d'âge, de travail (qui est un bon vecteur pour l'utilisation à domicile), de niveau d'éducation qui renforcent des inégalités préexistantes. Le fait de ne pas être connecté peut engendrer par exemple des difficultés dans la recherche d'un emploi.
  • La fragilisation sociale se trouve dès lors au coeur de la problématique du non usage, car être "non connecté", c'est aussi se priver de possibilités de formations, de biens et de services, de réorganisation du cercle de contacts, de la capacité d'agir et d'interagir.
  • Les contours de la fracture numérique épousent largement les contours de la fracture sociale : on ne sait pas laquelle est la cause, laquelle est la conséquence. En tout cas, l'une et l'autre se renforcent mutuellement et au bout du compte l'exclusion numérique touche en priorité les couches de population les plus défavorisées
  • Pour lutter contre cette situation, des actions sont possibles. Ainsi, en Wallonie le programme WIN (Wallonie IntraNet), développé dès 1996, avait pour objectif de compléter les infrastructures existantes et de développer des offres de services à destination des cibles les moins avantagées (citoyens, écoles, secteur de la santé et PME). Plus récemment d'autres actions ont été mises en place également mais de façon encore trop ponctuelle. Ainsi l'AWT diffuse un CD-Rom qui permet l'acculturation des aînés à l'utilisation des TIC dans une approche intergénérationnelle. Par contre, il faudra une politique plus incisive pour renforcer la diffusion des ordinateurs dans les ménages les moins favorisés.

Le débat s'est alors ouvert plus largement et a fait émerger d'autres éléments :

  • Certaines personnes ne sont pas malheureuses si elles n'ont pas d'accès à haut débit à bas prix. Dans le Larzac, par exemple, il existe un exode de personnes provenant de la région parisiennes et émanant de professions intellectuelles. Fatiguées des stress de la vie urbaine, elle recherchent un leiude vie plus calme et sont prêtes à sacrifier certains confort mais elles veulent néanmoins rester connectées. Le problème est alors le développement de ces territoires où il convient de développer des services susceptibles d'intéresser leurs usagers. Il faut dès lors combiner le développement du territoire et l'investissement public dans la promotion des usages.
  • La mesure des niveaux d'usage est compliquée par le fait qu'il est souvent difficile de différencier l'usage professionnel de l'usage privé. Dès lors, les frontières qui servent de base à la catégorisation se chevauchent et il est donc difficile de construire des indicateurs fiables. En général, lorsqu'on est utilisateur au domicile, on est également assidu dans le milieu professionnel. La corrélation est forte. Par contre, il n'existe pas de corrélation entre usage marchand (e-commerce et/ou e-business) et usage non marchand. Le phénomène est dès lors multiforme.
  • Pour résoudre la fracture numérique et sociale, on ne peut pas aborder développement et usage TIC de manière autonome mais bien de manière conjointe. Le levier de l'éducation est en tout cas un angle d'attaque qu'il ne faut pas négliger comme le montrent les expériences en Wallonie et en Picardie. Une stratégie publique forte est nécessaire pour résoudre ce problème structurel. Ainsi en milieu rural l'un des challenge consiste à transformer une campagne fragilisée en "nouvelle" campagne, avec promotion de son tourisme ou en considérant positivement l'affluence de personnes provenant de grandes villes.
  • Il existe un problème de l'organisation de l'offre de services plus qu'un problème d'utilisation ou d'utilisateurs en France. Le Minitel était avant-gardiste avant l'apparition d'Internet et des ordinateurs. Cet avantage s'est ensuite mué en handicap et il a fallu que les opérateurs français s'inspirent du Japon pour revenir à cette logique du Minitel sous la forme de l'i-mode.

Bref, les questions initiales appellent des réponses nuancées et qui tiennent compte à la fois de la nécessité de s'attaquer aux mécanismes d'exclusion tant sociale que numérique tout en respectant la liberté de chacun devant ces technologies.


 

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